Nucléaire : le grand retour mondial d’une énergie longtemps diabolisée

En pleine transition énergétique, le nucléaire opère un spectaculaire retour en grâce. De l’Europe à l’Asie, en passant par l’Amérique du Nord, de plus en plus de gouvernements — parfois farouchement opposés jusqu’ici à l’atome — revoient leur copie. Objectif : garantir l’indépendance énergétique, faire face à l’intermittence des renouvelables et tenir les objectifs climatiques. Un basculement aussi stratégique que symbolique, alors que le nucléaire avait longtemps été relégué au rang de tabou politique.

Le revirement allemand : de l’atome honni à l’atome convoité

C’est le symbole le plus frappant de cette inversion de tendance. L’Allemagne, qui avait acté sa sortie du nucléaire en 2011 sous la pression des Verts après Fukushima, et fermé son dernier réacteur en avril 2023, reconsidère désormais sa décision. Le nouveau chancelier Friedrich Merz a déclaré que « sortir du nucléaire fut une erreur stratégique », soulignant la dépendance accrue au gaz (notamment russe) et les difficultés à stabiliser le réseau avec des énergies renouvelables intermittentes.

Le débat enfle, y compris à gauche, et une majorité des citoyens allemands se dit désormais favorable à une relance nucléaire. Certes, rouvrir les centrales arrêtées est quasiment impossible techniquement. Mais Berlin se tourne désormais vers les petits réacteurs modulaires (SMR), ces technologies compactes, plus souples, censées répondre aux besoins énergétiques locaux. L’Allemagne pourrait même collaborer avec la France sur ce dossier, selon des sources proches de l’Élysée.

Belgique, Italie, Suède : les digues sautent

La Belgique n’a pas tardé à suivre. En mars 2025, le gouvernement fédéral a abrogé la loi de 2003 programmant la sortie du nucléaire. Une décision prise dans la foulée des tensions sur le réseau électrique européen et des critiques croissantes face au recours massif au gaz. Résultat : les réacteurs de Tihange et Doel verront leur durée de vie prolongée au-delà de 2025.

En Italie, pays où deux référendums avaient banni le nucléaire (en 1987 et 2011), le vent tourne aussi. L’exécutif de Giorgia Meloni prépare une réforme de la Constitution pour réintroduire cette énergie dans le mix national. EDF, le groupe italien Edison et l’agence ENEA ont d’ailleurs signé un protocole d’accord en janvier 2025 pour développer ensemble des SMR sur le sol italien. Une révolution.

Même en Suède, bastion du consensus vert, le gouvernement a acté la relance du nucléaire civil pour accompagner l’électrification croissante de l’économie. Le pays compte désormais sur la construction de nouveaux réacteurs pour tenir ses engagements climatiques.

Vers un retour du nucléaire en Espagne, au Danemark, et même en Australie ?

En Espagne, longtemps hostile à l’atome, la récente panne nationale qui a plongé 11 millions de foyers dans le noir en janvier 2025 a changé la donne. Madrid revoit discrètement son plan de fermeture progressive des centrales, initialement prévu entre 2025 et 2035. Des discussions techniques sont en cours avec EDF et Westinghouse.

Le Danemark, autrefois pionnier de l’éolien, envisage lui aussi de lever son interdiction de l’énergie nucléaire, en vigueur depuis 1985. Le gouvernement s’interroge sur sa dépendance aux énergies intermittentes et à l’importation d’électricité, notamment française… issue du nucléaire.

Et l’Australie ? Pays gorgé de soleil et de charbon, le débat nucléaire y était jusqu’ici totalement verrouillé. Mais en mai 2025, le chef du Parti national a proposé de lever l’interdiction constitutionnelle de l’énergie nucléaire civile, en faisant valoir qu’aucune alternative sérieuse ne permet d’atteindre la neutralité carbone sans atome.

L’Asie s’organise : Inde, Vietnam, Kazakhstan et les autres

En Asie, le nucléaire est loin d’être un tabou. En Inde, le gouvernement Modi a autorisé jusqu’à 49 % de participation étrangère dans des projets nucléaires civils — un changement majeur dans un pays où l’État avait jusqu’ici le monopole absolu. Objectif : attirer les capitaux pour financer de nouvelles centrales, alors que la consommation d’électricité explose.

Le Vietnam, qui avait suspendu son programme nucléaire après Fukushima, le relance discrètement. En mai 2025, Emmanuel Macron s’est rendu à Hanoï pour évoquer une coopération franco-vietnamienne autour du nucléaire civil et des satellites. Le sujet est jugé prioritaire pour accompagner la croissance du pays.

Quant au Kazakhstan, il a franchi un pas décisif en octobre 2024 avec un référendum approuvant la construction d’une première centrale. Une décision logique dans un pays minier aux prises avec des pénuries d’électricité récurrentes.

Les États-Unis à fond sur les SMR

Outre-Atlantique, les États-Unis ne sont pas en reste. En avril 2025, la Tennessee Valley Authority a déposé une demande de permis pour construire un petit réacteur modulaire dans le Tennessee. C’est la première concrétisation industrielle de la stratégie pro-nucléaire de l’administration Biden, qui voit dans les SMR un moyen de produire une électricité décarbonée à échelle locale, notamment pour les bases militaires et les zones isolées.

D’autres projets pilotes sont lancés dans l’Utah, en Idaho, en Alaska. Les géants du nucléaire comme GE-Hitachi, NuScale et TerraPower (soutenue par Bill Gates) se disputent les contrats publics.

Une relance coordonnée au niveau international

La dynamique dépasse les simples décisions nationales. Lors de la COP28, 22 pays — dont la France, le Royaume-Uni, les États-Unis, la Corée du Sud et les Émirats arabes unis — ont signé une déclaration commune visant à tripler la capacité nucléaire mondiale d’ici 2050. Une initiative baptisée « Net-Zero Nuclear », soutenue par l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), mais critiquée par plusieurs ONG écologistes.

En mars 2025, l’OCDE a également organisé le sommet « Roadmaps to New Nuclear », réunissant 26 pays et l’Union européenne. Objectif : accélérer les processus d’autorisation, standardiser les designs de réacteurs et mutualiser les efforts de recherche sur les technologies de quatrième génération.

Un tabou brisé, mais des défis immenses

Ce retour du nucléaire ne signifie pas pour autant que les obstacles ont disparu. La question du financement reste centrale : construire une centrale EPR coûte entre 10 et 15 milliards d’euros, et les délais dépassent souvent 10 ans. Quant aux déchets radioactifs, ils restent un sujet sensible, notamment dans les pays qui n’ont pas encore de solution de stockage à long terme.

Mais pour beaucoup de dirigeants, les vertus du nucléaire — production massive, continue, bas carbone — l’emportent désormais sur les craintes historiques. D’autant que les renouvelables, malgré leur essor, peinent à assurer seuls la stabilité du réseau.

En France, pionnière du nucléaire, cette bascule mondiale est vue comme une revanche. Longtemps isolée dans son soutien à l’atome, Paris peut désormais se targuer d’avoir eu raison trop tôt. L’avenir dira si ce revirement global saura convaincre les opinions publiques — et tenir ses promesses économiques, climatiques et industrielles.


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