Espagne : vers une croissance verte ou une dépendance verte ?

Modèle solaire de l’Europe, l’Espagne se présente comme un champion de la transition énergétique. Dotée d’un fort ensoleillement et d’un potentiel éolien important, elle a fait des énergies renouvelables un moteur de sa politique écologique. Mais derrière les chiffres flatteurs se dessine une réalité plus complexe : performance économique fragile, dépendance aux aides européennes, désertification rurale et rejet croissant des populations locales. La croissance verte espagnole est-elle réellement durable, ou masque-t-elle des failles profondes ?
Un potentiel naturel transformé en vitrine politique
L’Espagne possède un atout unique en Europe : son ensoleillement et son vaste territoire peu densément peuplé. Cela lui permet d’être, dès les années 2000, l’un des pionniers du solaire et de l’éolien en Europe. En 2023, environ 50 % de sa production d’électricité provenait des énergies renouvelables, en particulier l’éolien (23 %) et le solaire photovoltaïque (17 %), plaçant l’Espagne parmi les leaders du continent.
Le gouvernement de Pedro Sánchez (PSOE) a inscrit cette ambition au cœur de son programme de relance post-Covid avec un Plan national intégré énergie-climat (PNIEC) aligné sur les objectifs du Green Deal européen. Ce plan prévoit notamment la neutralité carbone d’ici 2050, une réduction de 32 % des émissions de gaz à effet de serre d’ici 2030, et un abandon progressif des énergies fossiles.
Mais cette réussite apparente repose sur un modèle fragile, largement soutenu par les fonds européens de relance (NextGenerationEU). En 2023, l’Espagne était le premier bénéficiaire de ce plan, avec plus de 77 milliards d’euros d’aides directes, en grande partie fléchées vers la transition verte.
Un tissu industriel faible et des retombées locales inégales
Contrairement à l’Allemagne ou à la France, l’Espagne dispose d’un tissu industriel plus limité. Sa transition énergétique s’appuie donc moins sur la transformation d’un appareil productif que sur l’attractivité foncière : les multinationales et investisseurs privés installent des parcs solaires et éoliens dans les zones rurales, parfois au mépris des populations locales.
Les régions comme la Castille-La Manche, l’Estrémadure ou l’Aragon sont devenues des terres d’accueil pour ces projets. Mais au lieu de dynamiser l’économie locale, beaucoup de ces installations sont pilotées depuis l’étranger ou depuis Madrid, sans véritable retombée en termes d’emplois ou d’infrastructures.
De nombreuses communes rurales dénoncent une nouvelle forme de colonisation énergétique, qui confisque leurs terres pour produire de l’électricité… destinée aux grandes villes ou exportée. Ce déséquilibre a nourri la montée d’un sentiment d’injustice territoriale, aggravé par l’absence de concertation dans les décisions.
La dépendance aux subventions : un modèle à risque
Le modèle espagnol repose fortement sur l’afflux massif de subventions européennes, conditionnées à des objectifs de production d’énergie verte. Cette dépendance pose la question de la soutenabilité économique de la transition : que se passera-t-il lorsque les aides s’arrêteront ?
De plus, certains experts dénoncent une opacité dans la distribution des fonds et un manque de stratégie industrielle nationale. Faute de production locale de panneaux photovoltaïques ou de turbines, l’Espagne importe l’essentiel de ses technologies – notamment de Chine – limitant ainsi les effets d’entraînement sur son économie.
Le pays reste également très dépendant de l’agriculture intensive, du tourisme de masse (fortement émetteur de CO₂) et de secteurs peu décarbonés comme le transport routier. Autrement dit : si l’Espagne brille sur le plan électrique, sa transition globale reste incomplète.
Des tensions sociales et politiques croissantes
L’Espagne n’échappe pas aux tensions sociales générées par la mise en œuvre de politiques écologiques jugées autoritaires ou déconnectées des réalités locales. L’interdiction des chaudières au fioul, les normes thermiques sur les logements, ou la fermeture de centrales au charbon dans le nord du pays (Asturies) ont suscité des vagues de protestations, notamment chez les retraités et les classes populaires.
À cela s’ajoute la montée de l’hostilité envers les méga-projets énergétiques. Des associations citoyennes se sont créées pour bloquer ou ralentir l’implantation de nouvelles infrastructures solaires et éoliennes, dénonçant leur impact sur les paysages, la biodiversité et l’activité agricole.
La classe politique est également divisée. Si le gouvernement socialiste de Pedro Sánchez fait de l’écologie un marqueur idéologique fort, ses partenaires de gauche radicale (Sumar, ex-Podemos) demandent une écologie plus sociale et inclusive. À droite, le Parti Populaire (PP) appelle à plus de pragmatisme, tandis que l’extrême droite de Vox dénonce un “écologisme dogmatique” et une “soumission à Bruxelles”.
Une stratégie incomplète sur l’emploi et la formation
Malgré les annonces officielles sur les “milliers d’emplois verts” attendus, les résultats concrets sont encore décevants. Les créations d’emplois liées à la transition écologique se concentrent dans des secteurs à faible valeur ajoutée (pose de panneaux, maintenance, logistique), avec peu de perspectives de carrière.
Par ailleurs, les inégalités régionales sont flagrantes : la Catalogne, le Pays basque et Madrid captent l’essentiel des investissements industriels et technologiques, tandis que l’intérieur rural reste cantonné au rôle de fournisseur d’espace.
Le manque de formation aux métiers de la transition verte est aussi un frein. De nombreux jeunes Espagnols diplômés continuent de s’expatrier faute d’opportunités solides dans leur pays, alimentant une fuite des cerveaux qui contredit l’objectif d’un renouveau économique vert.
Un potentiel réel, mais un pilotage à réinventer
L’Espagne dispose de tous les atouts pour réussir sa transition : soleil, vent, espace, volonté politique. Mais pour que celle-ci devienne un moteur durable de performance économique, elle devra :
Renforcer son industrie locale (production de panneaux, batteries, hydrogène vert), Mieux associer les collectivités locales aux projets, Réduire sa dépendance technologique et financière à l’étranger, Développer une formation professionnelle massive adaptée aux besoins de demain, Et surtout, sortir d’une logique de rentabilité court-termiste pour construire un vrai modèle de soutenabilité territoriale.
Conclusion : une croissance verte sous conditions
L’Espagne est peut-être le pays européen qui incarne le mieux les paradoxes de la transition écologique : des performances énergétiques impressionnantes, mais une économie qui peine à se transformer en profondeur ; des aides massives, mais un tissu productif fragile ; un discours ambitieux, mais des populations de plus en plus sceptiques.
La croissance verte espagnole est possible, mais elle ne pourra se construire que si elle repose sur un véritable contrat social, une relocalisation de la valeur ajoutée et une vision de long terme. À défaut, l’Espagne risque de devenir un producteur d’énergie verte… au service des autres, et au détriment de ses propres citoyens.
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